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En finir avec le wokisme : chronique de la contre-offensive anglosaxonne.

Compte-rendu de lecture du livre de Sylvie Pérez, En finir avec le wokisme. Chronique de la contre-offensive anglo-saxonne, Paris, Le Cerf, 2023, 366 pages. 24,50€

En finir avec le wokisme : voilà une bonne résolution et un programme séduisant, qui fera certainement consensus parmi les membres et les sympathisants de l’Observatoire des idéologies identitaires, en attendant – et en espérant – que cet impératif s’impose comme un volet indispensable de toute candidature politique républicaine. Ce livre épais et très documenté raconte la manière dont les pays anglo-saxons (Canada, États-Unis et Angleterre), premiers touchés par le wokisme, organisent la contre-offensive à ce qui est devenu un tsunami. Comme la France subit la vague avec quelques années de décalage, Sylvie Pérez propose de s’inspirer de ces initiatives pour l’endiguer. Le livre est simultanément l’occasion de mesurer et de dénoncer le délire woke, dictature de l’absurde gouvernée par des incultes chatouilleux. C’est pourquoi, avant de décrire la résistance au mouvement, c’est l’occasion de revenir sur ses origines et ses effets.

Un premier constat se dessine au fil des pages : les militants wokes se battent contre des ennemis chimériques, sans remédier en rien aux réels problèmes – pire, en les aggravant. Leur but affiché est de détruire les structures des sociétés occidentales – prétendument gangrenées par le racisme, le colonialisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie – et de faire pression sur les institutions pour imposer un nouveau langage, de nouvelles lois, et par ce moyen, refaçonner le réel et faire advenir un monde régénéré. La doctrine woke est fondée sur trois piliers : décolonialisme, racialisme et théorie du genre, tous trois illustrés par de multiples exemples. Ainsi, en 2019, le Musée d’Amsterdam abandonne l’expression « Siècle d’Or » de ses cartels, en arguant que la prospérité hollandaise d’alors étant fondée sur l’esclavage, son formidable rayonnement culturel est désormais objet de honte. À Cambridge en 2020, deux cents chercheurs et étudiants signent une pétition pour se plaindre que les 450 plâtres du Musée archéologique soient blancs, suscitant la repentance de l’administration. À Leeds en 2018, un mémorandum recommandait aux professeurs de journalisme de ne pas utiliser de lettres capitales pour ne pas traumatiser les étudiants, car ce sont des symboles hiérarchiques intimidants. Etc., etc.

Ce mouvement joue sur la culpabilisation systématique et utilise des arguments irréfutables : si vous pensez n’être pas raciste, c’est que vous l’êtes. Comme l’explique un article (« Unmasking Racial Micro-agressions »), « ce type de racisme est si subtil que ni la victime ni l’auteur du propos incriminé ne peuvent comprendre ce qui est en jeu ». Dès lors, le nouvel antiracisme lutte en priorité contre le racisme inconscient : l’UCAS, organisation universitaire, publie en 2016 un rapport sur les biais inconscients (Unconscious Bias Report) recommandant à chacun de suivre une formation pour identifier son racisme inconscient. Certains, en France, suivent cet exemple : en avril 2019, l’UNEF invitait, dans ses Assises contre le racisme, à « déconstruire les schémas de domination raciste, conscients ou inconscients ». John McWorther (Woke Racism, 2021), dénonce ce nouvel antiracisme et qualifie a contrario le best-seller de Robin diAngelo, White Fragility (2018),de « tract raciste ». En effet, le nouvel antiracisme promeut une discrimination inversée, pudiquement nommée « discrimination positive », seule manière selon le gourou Ibram X. Kendi de réparer la ségrégation dont les Noirs furent longtemps victimes. Ainsi, en août 2022, le département d’éducation de l’Ontario publie une liste de postes réservés « aux Noirs et aux racisés ». Parmi une quarantaine d’universités, l’Université de Columbia organise des remises de diplômes séparées, Multicultural Graduation Celebrations, pour les différentes communautés : LGBT, boursiers (histoire de parquer les pauvres ensemble), Noirs, Indiens d’Amérique, prétextant offrir une expérience aux étudiants « qui s’auto-identifient de diverses façons ». Au Centre d’Art Dramatique d’Harvard, une représentation de Macbeth est réservée aux Noirs lors d’une soirée intitulée blackout, magnifique « antiphrase woke ». Au Multicultural Student Center de Université de Virginie à Charlottsville (inauguré en février 2020), les Blancs sont exclus au nom de l’inclusivité.

Dans cette doctrine contradictoire et irrationnelle de part en part, la théorie du genre est le domaine où le déni de réalité et la création d’un monde parallèle atteignent des sommets. Les transactivistes, qui constituent une infime minorité, exigent que le monde entier soit pensé à travers leurs catégories renversées : le mot « femme » est devenu insultant (il faut dire personne menstruée, personne avec utérus), l’anus est un « vagin universel » (Andrea Long Chu), les filles peuvent avoir un pénis (girldick). Rose of Dawn, jeune transfemme britannique qui bascule du côté des hérétiques quand elle dénie l’existence de « trigenres » ou de « moon-gender », tout comme la youtubeuse lesbienne Arielle Scarcella : « Je ne crois pas qu’il y ait 97 genres. La communauté LGBT est un refuge de gens mentalement instables qui ne cherchent pas à être aidés ». L’ouvrage contient de véritables perles de non-sense que Ionesco n’eût pas reniées : « Un trans-homme accouche après utilisation d’un don de sperme féminin », titrait Sky News le 29 décembre 2019. Le remodelage du langage va bon train : le mot woman contenant le mot man, il faut l’orthographier wom*n ou womxn ; le terme history est remplacé par herstory, pour désigner l’histoire des femmes. Hélas, la France n’est pas en reste : le mot matrimoine s’est imposé aux côtés de patrimoine, en dépit de son sens originel (relatif au mariage) ; on trouve Elle était une fois au lieu de Il était une fois, et l’Académie des Molières décerne depuis 2021 le Molière de « l’auteur.trice francophone vivant.e ».

Le problème est que cette novlangue a pénétré les institutions des deux côtés de l’Atlantique : en Angleterre, le National Health Service invite « toutes les femmes et les gens ayant un utérus, âgés de 25 à 64 ans, à faire régulièrement un frottis de dépistage du cancer ». Pour s’être étonnée de cette formulation, une députée travailliste a subi une campagne de haine. Plus cynique, le patron du parti centriste démocrate, Sir Ed Davey, à la question « pensez-vous que les femmes puissent avoir un pénis ? », a répondu « Évidemment ! » (mai 2023). En Angleterre, les autorités municipales donnent des consignes aux écoles entérinant de facto la théorie du genre. La très onéreuse école de filles Saint-Paul de Londres a ainsi supprimé l’utilisation du mot « fille » pour ne pas offenser. Il n’est jamais trop tôt pour commencer le conditionnement mental : à l’âge de quatre ans, l’instituteur apprend aux enfants « Le genre est comme l’espace ; il y a autant de façons d’être genré que d’étoiles dans le ciel ». Dans l’Oregon, les écoles maternelles imposent de parler de « personne à vulve » et « personne avec un pénis » pour ne pas dire « femme » et « homme ». Quant aux écoles élémentaires, elles initient à la morphologie génitale (vulve, pénis, vagin) et au jargon transactiviste (pansexuel, asexuel, queer). Outre-Atlantique, Joe Biden a pris une série de mesures pour généraliser les thérapies d’affirmation de genre (gender-affirming care), promettant de contrecarrer les décisions des États récalcitrants ; sa secrétaire adjointe à la santé (une trans) explique en quoi ces soins sont indispensables au bien-être des enfants. Sur ce plan aussi, la France suit aveuglément le modèle anglo-saxon : le 30 septembre 2021, le ministre Blanquer publie une circulaire « Pour une meilleure prise en compte des questions relatives à l’identité de genre à l’école », invitant à « porter une attention particulière aux élèves transgenres », cette attention consistant à les encourager à changer de prénom sans en référer à leurs parents. Sylvie Pérez rappelle l’irresponsabilité des adultes qui favorisent les transitions de mineurs – la transition sociale entraînant souvent la transition hormonale puis chirurgicale, à un âge où l’intéressé est incapable de mesurer les conséquences de son geste. Mais que faire contre une industrie si florissante, dont le chiffre d’affaires est évalué à 5 milliards de dollars d’ici 2030 ?

Le mouvement cache de moins en moins son sectarisme et sa tentation totalitaire. Le recours à l’intimidation et au harcèlement est proportionnel à l’absurdité des propositions auquel il s’agit de convertir les récalcitrants. Le refus du débat est consubstantiel à cette idéologie, comme le montre le slogan « my rights are not up for debate ». Les victimes de cette doctrine sont légion, qui ont perdu leur emploi pour avoir prononcé un mot interdit, avoir vanté le mérite dans l’éducation ou la compétence dans l’entreprise, ou, pire encore, avoir osé douté de l’utilité des séminaires de rééducation « diversité et inclusion » – et ces victimes comptent aussi des femmes, des Noirs, des homo- et des transsexuels, populations prétendument protégées par le mouvement. En effet, la course à la pureté n’a jamais de fin, et les luttes internes au mouvement woke se traduisent par un éclatement dont témoigne l’acronyme LGBTQQIAAPPO2S (Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender, Queer, Questioning, Intersex, Ally, Asexual, Pansexual, Polyamory, Omnisexual, and Two-Spirit). La pulvérisation menace de l’emporter sur la convergence des luttes. Esprit révolutionnaire oblige, le vieux dicton « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » a trouvé une nouvelle actualité. Ainsi Sandra Muller, qui a faussement accusé un homme de l’avoir harcelée pour lancer son hashtag #balancetonporc, déclara : « Évidemment, le risque de mettre en l’air, à tort, la vie d’un homme me navre, et il peut y avoir des dommages collatéraux. Mais le bienfait du mouvement est tellement important ! ».

En outre, rappelle Sylvie Pérez, nombre de ces ligues de vertu se sont rendues coupables de corruption et de détournement d’argent, preuve, s’il en fallait, qu’ils ne sont pas intéressés par le sort des opprimés, mais par le pouvoir et la démolition de l’Occident. Ainsi, le pactole de 80 millions de dollars reçu par l’association Black Lives Matters en 2020-2021 a été en partie détourné pour l’achat d’une luxueuse villa, tandis qu’une autre partie (2,6 millions) a financé des associations transgenre. La diversité est devenue un business aux mains de « diversicrates » de tout poil, qui s’enrichissent des généreuses subventions, tant publiques que privées. Les entreprises états-uniennes consacrent chaque année huit milliards de dollars en diversity trainings, et Google a investi 150 millions dans ces programmes en 2015, alors même que de très sérieuses études ont prouvé leur inefficacité, voire leur nocivité.

Dernière touche à ce sombre tableau, les diktats wokes s’imposent aux populations au moyen d’un déni de démocratie. L’exemple des Principes de Jogkarta, analysé en détail, en fournit une éclatante illustration : cette déclaration sur « l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre », conçue par vingt-neuf fonctionnaires internationaux membres d’associations LGBT en 2007 et complétée en 2017, entérine le changement anthropologique préconisé par les activistes : l’identité de genre y est définie comme l’« expérience intime et personnelle du sexe faite par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance ». Cette déclaration prescrit aux États un certain nombre d’« obligations » et décrète un « droit à la reconnaissance juridique » autorisant toute personne à modifier « les informations de genre » la concernant sur ses documents d’identité. Cette déclaration, une fois présentée à l’ONU, intégra le droit international, puis le droit européen, enfin les législations nationales, en dehors de tout contrôle démocratique. Ainsi « la transformation civilisationnelle se produit par capillarité », et les nouvelles mesures conçues par un lobby spécifique se voient imposées à tous et reconnues comme un droit humain essentiel.

Cependant, l’essentiel du livre s’attache à décrire la résistance au mouvement woke, portée par des personnalités hors du commun que, pour beaucoup, l’auteur a rencontrées et interrogées. Outre-Atlantique, les premiers résistants se sont jetés dans la bataille au milieu des années 2010 : en 2016, le Jordan Peterson s’engage contre la décision de Trudeau de réformer le Canadian Human Rights Act en ajoutant deux catégories à protéger des discriminations et des discours de haine, les Canadiens transgenres et les Canadiens sans genre défini. Cette loi quasi constitutionnelle est parmi les premières à intégrer les notions d’identité de genre et d’expression de genre. Si Peterson a perdu la bataille, il n’a pas perdu la guerre, et la chaîne de ce professeur de psychologie jouit d’un énorme succès, tout comme ses conférences à travers les États-Unis. Parmi ces personnalités, beaucoup ont fait l’objet de telles pressions qu’elles ont dû démissionner de leur poste à l’université : Bret Weinstein, chassé d’Evergreen où il risquait sa peau pour s’être opposé à une « journée sans blancs » sur le campus ; Peter Boghossian, qui a démissionné de l’université d’État de Portland (Oregon), devenue selon lui un laboratoire de l’utopie égalitaire ; Kathleen Stock, lesbienne, auteur de Material Girls (2021) et victime de harcèlement pour avoir rappelé la réalité  biologique du sexe. D’autres militent infatigablement contre la folie woke : John McWorther et Glenn Loury, tous deux Noirs, animent le Glenn Show sur les questions raciales.

La première forme de résistance est donc intellectuelle, et nombre d’universitaires prennent la plume pour démontrer l’ineptie et les ravages de la dictature woke : John McWorther, dans Woke Racism. How a New Religion Has Betrayed Black America (2021), dénonce le racialisme comme un nouveau racisme ;  Joanna Williams, dans Academic Freedom in an Age of Conformity (2016), s’alarme de l’érosion de la liberté académique sur les campus du monde entier ; Ben Cobley, dans The Tribe : the Liberal Left and the System of Diversity (2018), montre comment le régime diversitaire a mis en place système de castes, où les parias sont les mâles blancs hétérosexuels ; Jason Riley, auteur afro-américain, publie Please Stop Helping Us (2016), affirme que la discrimination positive en faveur des Noirs les handicape au lieu de les aider. Quant à James Lindsay, il a réalisé une encyclopédie en ligne : Translations from the Wokish : a Plain-Language Encyclopedia of Social Justice Terminology, comptant500 entrées. Il donne cette définition de « Décoloniser : « s’applique à tous les secteurs de la société et consiste à en effacer tout vestige de la culture occidentale ».

La deuxième forme de résistance est directement politique. Contrairement au sénile Biden, plusieurs personnalités politiques se sont désolidarisées d’une idéologie devenue sectaire : alors qu’il s’était engagé dans les luttes progressistes pendant son mandat, Obama condamna le wokisme en 2019, dénonçant « cette idée de pureté, ce refus du compromis, cette volonté d’être woke en toutes circonstances » car « le monde est complexe, plein d’ambiguïtés, et les gens bien ont des failles ». En 2020, Kemi Badenoch, ministre britannique chargée des Égalités, élevée en Afrique, prononce un discours contre la Théorie Critique de la Race comme un racisme inversé et invoque Martin Luther King. Un an plus tard, le gouvernement britannique a résilié son contrat avec la firme Stonewall, dont le programme de consulting intitulé « Champion de la diversité » endoctrinait les enfants dès l’âge de deux ans. Sans surprise, le parti conservateur est plus enclin à s’engager dans la contre-offensive : en 2020, le Reclaim Party est fondé par Laurence Fox, comédien à la carrière brisée pour avoir dit que l’Angleterre était un beau pays et affirmé : « Ces accusations de racisme, ça devient lassant ». En mai 2021, le Common Sense Group (CSG), coalition de soixante parlementaires tories, publie un manifeste intitulé « Common Sense », dans l’intention de stopper la contagion woke et de renouer avec le débat. En 2022, Rishi Sunak, premier ministre du Royaume Uni, promettait de réformer ce « cheval de Troie qui a permis au non-sens woke de pénétrer la vie publique ». En revanche, le parti travailliste est très divisé sur le sujet ; régulièrement, un de ses partisans quitte le mouvement avec fracas, dénonçant l’intolérance woke. De même, le britannique Dave Rubin dont la vidéo « Why I Left the Left » a été vue plus de seize millions de fois.

La troisième forme de résistance est juridique : en Grande-Bretagne, le climat de délation a déterminé le vote d’une loi sur la liberté académique : Higher Education (Freedom of Speech) Bill puis Act, voté en mai 2023, exige des universités qu’elles promeuvent la liberté d’expression. Aux États-Unis, le 29 juin 2023, la Cour Suprême se prononce contre la discrimination positive, assigne l’université d’Harvard en justice pour discrimination envers les étudiants asiatiques, fortement lésés par l’objectif d’augmenter le nombre d’étudiants noirs. Nombre d’organisations soutenant les personnes harcelées ou licenciées pour crime de pensée les aident à affronter les tribunaux, tel le Free Speech Union (FSU) de Toby Young, ou l’ONG Index on Censorship, créée en 1972 pour diffuser à l’Ouest les travaux des dissidents de l’Est, et récemment reconverti pour lutter contre la censure occidentale. L’ONG gagne en 2021 le procès de Maya Forstater, comptable licenciée pour avoir écrit sur twitter que le sexe biologique était une réalité.

La quatrième forme est institutionnelle : pour lutter contre l’endoctrinement universitaire, plusieurs universités libres se sont créées : Renegade University, fondée par Thaddeus Russell pour garantir la liberté académique, compte mille étudiants et propose vingt modules de cours. L’Université d’Austin Texas (UATX), créée en 2021, obéit à trois principes : l’humilité intellectuelle, le respect de la dignité d’autrui, l’ouverture d’esprit sur la quête de la vérité. Une session d’été a été inaugurée en 2022, intitulée forbidden courses et portant sur les sujets épineux. Peter Boghossian, Dorian Abbott et Kathleen Stock, chassés de leurs universités respectives, y enseignent désormais.

Le quatrième type de résistance consiste à informer les citoyens par le biais d’associations qui interviennent dans l’espace public. Plusieurs organisations se sont ainsi créées en réponse à la régression du droit des femmes entraînée par la présence de « femmes à pénis » – fussent-ils des violeurs psychopathes – dans les prisons pour femmes et dans les compétitions sportives féminines : UKWomen, Sex Matters (sur le modèle de Black Lives Matter), ou encore Standing for Women, qui a placardé à Liverpool un grand panneau arborant la définition taboue : « Woman, noun, adult human female », définition aussitôt taxée de « message de haine dangereux pour la sécurité des trans-femmes ». D’autres d’associations, de plus en plus nombreuses, regroupent les parents d’enfants victimes de l’idéologie transgenre : 4thWaveNow (2015), Transgender Trend (2015), Our Duty (2018). La mobilisation de ces associations a permis la fermeture du service de chirurgie de la clinique Tavistock, saisie par un millier de familles. D’autres sites font entendre la voix des détransitionneurs, comme Post-Trans ou Transitionjustice.org, qui propose une aide aux victimes de la médecine transgenre. Concernant le racialisme, le site criticalrace.org (2021) documente l’adhésion des différentes universités à la Théorie Critique de la Race et son infiltration dans les écoles. La Foundation Against Intolerance and Racism (FAIR, créée en 2018), « ne s’intéresse qu’à une race : la race humaine ». L’association Don’t Divide US (DDU, 2020), née après la mort de George Floyd, réunit ceux qui s’inquiètent des menaces pesant sur la cohésion de la société britannique ; elle est dirigée par une indienne, Alka Seghal Cuthbert. Quant au versant décolonial, le projet 1776 Unites (« 1776 nous unit ») répond au Projet 1619 (lancé en 2019 par le New York Times), qui choisissait pour point de départ de l’histoire des États-Unis l’arrivée du premier bateau d’esclaves, et non la déclaration d’indépendance. Le site History Reclaimed, fondé en 2021 par Robert Tombs, professeur d’histoire à Cambridge, lutte contre la falsification de l’histoire par les décolonialistes.

D’autres se mobilisent pour défendre la liberté académique et le droit d’aborder tous les sujets à l’université : le harcèlement subi par Kathleen Stock à l’université de Sussex (Royaume-Uni) a suscité le Gender Critical Academia Network, qui défend la liberté des chercheurs de critiquer la théorie du genre. L’Heterodox Academy (HxA), plateforme collaborative fondée par Jonathan Haidt en 2015, regroupe 5400 chercheurs dont Mark Lilla ; elle incite à lutter contre le conformisme et à avoir le courage de ses opinions. La Foundation for Individual Rights in Education (FIRE) est devenue Foundation for Individual Rights in Expression en 2022.L’Association for Academic Freedom (AFAF), fondée en 2006 par deux professeurs, dont Dennis Hayes, publie régulièrement un état des lieux de la censure, the Banned List. Au Canada, la Society for Academic Freedom and Scholarship (SAFS), fondée en 2020, documente les dérives identitaires. Les Free Speech Champions (depuis 2021) recrutent des ambassadeurs de la liberté d’expression pour tisser un réseau en Grande-Bretagne.

La liste est loin d’être exhaustive, mais elle donne une idée du foisonnement d’initiatives et illustre la vitalité de la résistance au wokisme dans les pays les plus atteints. Sylvie Pérez ne se contente pas d’inventorier toutes ces actions ; elle analyse les contradictions du discours woke dans un style enlevé, émaillé de jolies formules, comme « La translouve dans la cisbergerie » ; « À l’université, je pense donc je nuis », et de métaphores inspirantes : « Le site History Reclaimed contribue à désamorcer les mines wokes sur le champ de bataille qu’est devenue l’histoire » ; « Il ne faut plus dire ce que l’on voit, mais voir ce que l’on dit ». J’émettrais une seule réserve : elle omet de signaler que la contre-offensive peut parfois aller trop loin, jusqu’à imiter les wokes, succombant à la tentation du harcèlement et de la censure. Bill Eigel, sénateur du Missouri, a ainsi déclaré : « si vous apportez des livres wokes et pornographiques dans les écoles du Missouri pour essayer de laver le cerveau de nos enfants, je les brûlerai. » Sylvie Pérez cite Raymond Aron : « L’intolérance est une maladie contagieuse car elle contamine toujours ceux qui la combattent », et cette pensée doit plus que jamais nous servir de garde-fou.

Emmanuelle Hénin