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Lettre d’information du 29 octobre

Observatoire du décolonialisme et des Idéologies identitaires

Lettre d’information

29 octobre 2021

Edito de la quinzaine

[par Pierre VERMEREN, Historien, Professeur à Paris 1.]

L’histoire est la mère des sciences humaines. D’une part car elle fut la matrice des autres sciences humaines. L’anthropologie, la sociologie et la science politique, nées de ses entrailles, ont conquis leur autonomie. D’autre part parce que tout s’achève en histoire, les matériaux des sciences du temps présent revenant inexorablement dans la besace de l’historien : tout est archive et matériau pour l’histoire.
A l’inverse des sciences humaines, les historiens ne croient pas aux modèles ni aux lois reproductibles. Ils savent que tout évènement ou configuration historique, tout acte, résultent d’une complexion unique. Le passé ne se répète pas à l’identique. Ils ne sont pas hostiles aux concepts (les élites, la réaction, le modernisme etc.) ni aux modèles (la transition, la révolution, la contre-révolution…), mais ils préfèrent les catégories employées par les acteurs, pour ne pas les trahir et rester fidèles à l’esprit du temps qu’ils interrogent.
Ils savent que les civilisations s’effondrent, et qu’une révolution dévore ses enfants, mais selon une infinité de modalités, de sorte qu’une loi générale serait absurde, et nécessairement infirmée. La modélisation éprouve très vite ses limites en histoire. Ainsi en est-il du fascisme, né de la guerre de 1914, de la menace bolchévique et de la ruine des classes moyennes d’Europe de l’ouest, configuration unique dans l’histoire. Selon Pierre Milza, le fascisme est irréductible à l’entre-deux-guerres. Il n’y a plus de fascistes au XXIe siècle au sens historique. Il y a des radicaux, des terroristes, des révolutionnaires, des intellectuels en manque de révolution, des déclassés haineux, des frustrés, des revanchards, des oppresseurs, des cyniques etc., mais des fascistes historiques, non. Il existe certes des néo-nazis, notamment aux États-Unis où tout est permis : certains mouvements se réclament de cette idéologie et de Hitler, mimant la symbolique nazie.
L’historien traque la rupture, l’héritage, ce qui advient, et ce qui surgit toujours s’entremêle à ce qui demeure. Les illusions perdues montrent à merveille comment l’Ancien Régime persiste dans le monde post-révolutionnaire des années 1820, mais aussi comment ces temps sont radicalement nouveaux. Balzac est (aussi) un merveilleux historien.
La subtilité des analyses, des études pondérées et des comparaisons -dont on extrait le même, le similaire, le neuf, l’inédit, qui cohabitent-, le travail sur un contexte, sur des sources -qui sont les témoignages subsistants du passé des sociétés humaines-, la volonté de coller à la parole et aux mots des acteurs, constituent le travail de l’historien. Puis il compose un récit marqué par son temps, son idéologie et sa psychologie. Il l’assume et accepte pour cela le regard de ses pairs. L’histoire est une polyphonie que chantent les historiens.
Dans ce paysage subtil, le wokisme et la pensée décoloniale arrivent comme des brutes. La culture de l’annulation est négation et refus de l’histoire. Cette idéologie en acte entend réécrire le passé des sociétés, et comme feu le stalinisme, effacer les témoins gênants. Le wokisme anéantit le récit historique et interdit la pratique de l’histoire. Il casse les statues, brûle des livres, efface des personnages, et met dans des films historiques des figures qui n’y sont pas (l’Europe aurait ainsi toujours été peuplée de non-Européens). Il généralise l’exception et refuse dans le passé ce qui gêne son présent. Il introduit sa morale dans l’histoire, et corrige l’histoire selon sa vertu. L’éveillé est un purificateur.
De même, la pensée décoloniale plaque ses obsessions sur le passé. Elle aimerait tant que les Européens aient mis des hommes de couleur dans des zoos, comme des animaux. Elle part d’un cas aux Pays-Bas -dont il faudrait discuter la nature- pour généraliser l’exception. Le zoo humain devient une catégorie désirable, et donc existante. Et elle va plus loin. Elle éternise le passé, refusant les ruptures historiques. Ainsi la décolonisation n’aurait pas eu lieu. Objets plus que sujets, les Hommes du sud ne feraient jamais l’histoire, la subissant indéfiniment, du moins tant que l’Europe n’est pas désactivée. La colonisation aurait migré en Europe, elle y persisterait hors de toute réalité. Que l’esclavage subsiste en bonne et due forme dans les sociétés du Golfe, en Inde, en Afrique sahélienne ou dans l’industrie pornographique d’Hollywood, ne l’intéresse absolument pas. Seule l’Europe a colonisé, et colonisera tant qu’elle existe.
Ces attitudes sont anti-historiennes. Est-ce pour partie la revanche de sciences humaines coupées de leur tronc, soucieuses d’en finir avec la gênante tutelle ? Wokisme et études décoloniales ne déconsidèrent pas l’histoire, elles la nient en tant que récit, et la réfutent en tant que pensée rationnelle et pratique appliquée au passé. C’est pourquoi l’histoire-discipline, plus que d’autres, est à l’abri d’idéologies qui seraient pour elle suicidaires. Il n’en est que plus urgent de l’enseigner à nos futures élites, livrées pour certaines sans défense à des idéologies mortifères.


Cette semaine sur notre site, et pour commencer, un grand dossier consacré à un point assez … déstabilisant: 

« Pédagogie antidiscrimination »: l’Agence Nationale de la Recherche française finance-t-elle la déconstruction woke de l’école

En effet, L’INSPE de l’Académie de Créteil et le Service d’Appui à la Pédagogie et aux Usages Numériques de l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) ont conçu un site d’autoformation en ligne « pedagogie-antidiscrimination » dans le cadre du projet de recherche IDEA «Transfert des acquis de la recherche dans la pratique professionnelle» grâce à une aide de l’État accordée par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) au titre du programme d’investissements d’Avenir (référence ANR-11-IDFI-022). Or, ce site « pedagogie-antidiscrimination » s’inspire de la « pédagogie radicale » ou « pédagogie critique » du théologien de la Libération et pédagogue tiers-mondiste Paulo Freire. 

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Un deuxième article fit le point sur Marxisme-léninisme et Gender Studies (2): Guerre à la science. On a vu à quel point marxisme-léninisme et gender studies se ressemblent : deux puissantes institutions idéologiques financées par l’État, qui utilisent des éléments de langage scientifique pour masquer un discours creux. L’idéologie pille volontiers le vocabulaire de la science (« matérialisme », « structurel »). Mais, plus surprenant, elle lui fait volontiers la guerre, et essaie de lui nier toute légitimité : on verra comment. 

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Un second dossier à lire également, rédigé par la bloggeuse et universitaire Lana del Rio La domination masculine existe-t-elle vraiment? L’ouvrage de Peggy Sastre, compte-rendu

À l’heure où la rage et le ressentiment féministes saturent l’espace médiatique, La Domination masculine n’existe pas (2015) demeure un essai on ne peut plus actuel. Son titre, qui paraît compléter celui de Pierre Bourdieu, La Domination masculine (1998), prend cependant, tout comme son contenu, le contrepied exact du féminisme victimaire contemporain entièrement basé sur les théories issues du structuralisme et de l’approche socio-culturelle (« tout est construction sociale »). En reconnaissant le substrat irréductible des différences biologiques entre hommes et femmes et en les replaçant dans la perspective de l’évolution, l’approche de Peggy Sastre apporte non seulement un éclairage original et pertinent sur nos difficultés intersexuelles contemporaines, mais autant de pistes pour réfléchir aux solutions à leur apporter. 

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Nos traducteurs ont œuvré à rendre accessibles deux articles parus récemment dans la presse suédoise sous la plume d’Ivar Arpi. Le premier s’intitule: Comment nos hôpitaux sont certifiés LGBT ? Au cours des dernières décennies, les spécialistes du genre ont réussi à obtenir une autorité interprétative sur toutes les questions de sexe, de genre et d’égalité. Alors que des partis tels que l’Initiative Féministe ont échoué dans la sphère politique, les spécialistes du genre ont réussi dans les milieux universitaires et gouvernementaux. Si une autorité, un hôpital ou une université doit organiser une journée thématique sur l’égalité des sexes, ce sont les chercheurs ou les consultants en matière de genre qui sont invités. Si l’intégration de la dimension de genre est nécessaire, elle se fonde sur la doctrine du genre. Ce sont toujours les scientifiques spécialistes du genre, ou leurs alliés qui s’intéressent à l’intersectionnalité et aux questions LGBTQ, qui sont invités. La théorie du genre est la norme. Exprimer des critiques est perçu comme un acte hostile. Tous les aspects de l’activité universitaire doivent être certifiés en fonction du sexe. Cela s’applique aux formations de la police, aux programmes d’ingénierie, aux formations de santé et aux hôpitaux. 

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Le deuxième aborde un sujet tout aussi inquiétant: Des militants raciaux infiltrés dans l’appareil d’État… Le conseil administratif du comté de Stockholm se prête à une idéologie extrême qui ignore les faits. L’idée se répand dans tout le pays. Il est grand temps de mobiliser la résistance. « Il n’y a pas de victoire finale, ni de défaite finale. C’est juste la même vieille bataille qui doit être menée encore et encore. C’est si dur pour toi. » C’est à peu près ce qu’a dit le politicien travailliste Tony Benn. J’ai pensé à ses paroles après avoir pris part à un débat sur Studio Ett hier [une chaîne de radio publique], à l’occasion de la présentation par le Conseil du comté de Stockholm du rapport White Privilege and Discrimination – Processes that Perpetuate Racial Inequalities in the Labour Market. 

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Jean-François Mignot adresse enfin un second point qui permet de clarifier les biais de l’étude INED sur les prénoms:  L’étude de l’INED sur les prénoms des descendants d’immigrés en France : analyse d’une supercherie. Si, d’après l’article, les petits-enfants d’immigrés du Maghreb se prénomment si souvent « Nicolas » et portent si rarement un prénom « arabo-musulman », et si d’après les analyses (non publiées) des auteurs moins de la moitié des petits-enfants d’immigrés du Maghreb sont d’origine musulmane, c’est tout simplement parce que ces petits-enfants d’immigrés incluent de nombreux petits-enfants de rapatriés — ainsi que des petits-enfants de juifs marocains et tunisiens et des petits-enfants d’Européens, majoritairement chrétiens, qui ont combattu pour les indépendances. 

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Encore un mot (sur notre site en date du 15 octobre):

Voici un an, Samuel Paty, professeur d’histoire et géographie, était décapité à la sortie de son collège par un terroriste islamiste. Pour avoir montré des dessins de Charlie Hebdo, Il avait été dénoncé par une élève qui n’assistait pas à son cours. Un activiste lié aux Frères Musulmans l’avait diffamé sur internet, le désignant ainsi comme cible.

Depuis, des associations islamistes comme le Comité contre l’islamophobie en France et Baraka City ont été dissoutes. Mais la confusion demeure dans l’opinion, notamment parmi les enseignants et les élèves : certains approuvent le meurtre (des centaines d’ « incidents » ont été signalés) ; une importante minorité estime encore que Samuel Paty avait une part de responsabilité. Le Ministère a cependant entrepris un nécessaire travail d’information et de formation des professeurs.

Cet assassinat est venu s’ajouter à une série d’attentats meurtriers qui ont endeuillé notre pays. D’autres menaces se profilent. Malgré la condamnation de ceux qui l’ont menacée de mort, la lycéenne Mila vit toujours sous protection policière. Didier Lemaire, professeur de philosophie à Trappes, menacé par les islamistes, a dû renoncer à enseigner. Deux professeurs à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble ont été publiquement livrés à la vindicte pour une prétendue « islamophobie ».   

Ne pas oublier Samuel Paty, c’est dénoncer les intimidations, c’est éviter les slogans convenus, les plus-jamais-ça sans lendemain. C’est prendre conscience du travail de fond contre la démocratie et les valeurs fondatrices de la République, mené sur Internet et poursuivi par de nombreux relais dans les institutions, parfois aussi dans l’enseignement et dans la recherche, au nom d’une lutte contre la soi-disant « islamophobie » qui n’est que le faux-nez du refus de condamner l’islamisme. 

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